La Bataille d’ALÉSIA le sacrifice

 

 

ALÉSIA

 

Dans le site, aujourd’hui si paisible, d’Alise-Sainte-Reine (1), se sont déroulés, voici 2000 ans , les combats suprêmes de la Gaule envahie, contre ses occupants romains.

Colossal amphithéâtre, dont la plaine des Laumes formait l’arène et dont les collines en cercle étaient les gradins. Au milieu, le plateau d’Alésia, se dressant comme un immense autel, préparé pour quelque immolation sublime.

Là, comme deux géants dont la stature domine cette période de l’histoire, se sont rencontrés, pour une lutte à mort, César et Vercingétorix. Là, près de cent mille Gaulois sont tombés dans l’héroïsme de leur sacrifice.

 

Les événements d’avant le siège d’Alésia.

César, l’envahisseur, à la tête de dix légions, sillonnait notre territoire depuis six années, multipliant les batailles et les tueries, pillant nos richesses, incendiant nos fermes et nos villes, emmenant nos populations en esclavage au-delà des Alpes… (2), sans parvenir pourtant à réduire, sinon par endroits, le sentiment de l’indépendance nationale et les forces vives de la résistance.

Enfin, en janvier 52 avant Jésus-Christ, un Auvergnat, ou, comme on disait alors, un Arverne, dont le père avait été un grand chef politique, prit la tête du courant de sourde colère qui souleva dans une révolte concertée la bonne moitié des 75 (3) états de la Gaule rebelle à la domination étrangère.

Il s’appelait Vercingétorix. Il n’avait peut-être pas trente ans (4). Mais vigoureux comme pas un, et tous les charmes de la jeunesse. Avec cela une belle intelligence réaliste et claire, le don de la parole publique, l’intuition du sentiment populaire et une rare connaissance des hommes. Au moral, généreux, loyal, désintéressé, un ardent amour de son pays, de l’allant, un lucide et calme courage. Toutes les qualités qui désignent les chefs à la confiance des multitudes.

A ces ordres il eut, pour commencer, des garçons du Massif Central surtout et de la Vallée de la Loire. Quelques dizaines de milliers. Plutôt une foule qu’une armée. Bien médiocrement outillée d’ailleurs et guère entraînée aux disciplines de la guerre. Mais brûlée de patriotisme, de rage et de foi au succès, et décidée à tous les sacrifices.

Cette armée se battait depuis plus de six mois quand les opérations d’Alésia commencèrent. Elle avait subi des revers plus qu’elle n’avait enregistré de succès, sinon à Gergovie, en juin. Mais elle tenait. Et c’est double victoire, de tenir sans perdre son élan, quand on vient d’échouer. Justement, en plein mois d’août, on avait espéré infliger une défaite retentissante à César et l’affaire s’était mal terminée : à une cinquantaine de kilomètres d’Alésia (5), avec un corps francs, — une cavalerie magnifique de 14.000 hommes –, Vercingétorix avait voulu surprendre la tête des légions en marche. Toute la vaillance de ces blonds athlètes, fondant en trombe, au galop de leurs chevaux nerveux, sur la colonne, aurait dû la couper, la disloquer. Mais les petits Romains noirauds s’étaient ressaisi à temps : leurs fantassins avaient formé le carré, hérissé de pointes d’épées, et leurs cavaliers – des gens venus des forêts de Germanie – avaient sabré les Gaulois. Si bien que Vercingétorix n’avait eu que le temps de se jeter dans la place forte d’Alésia, avec les débris de sa cavalerie et toute son infanterie, pour éviter une déroute.

Il domina sa défaite par son cran et son patient optimisme, qu’il sut, cette fois encore, communiquer à ses troupes.

 

Les positions des adversaires

 

Une merveilleuse forteresse naturelle, ce plateau d’Alésia, avec les deux rivières qui le longeaient de bout en bout, sa ceinture de rochers en à-pic et la puissante muraille qui couronnait ses crêtes. Du côté Est, où les pentes s’atténuent, vers le col du Mont Pennevel, on avait renforcé les défenses. La pointe Ouest, où se dresse aujourd’hui la statue du grand soldat, portait la citadelle, groupe distinct de fortifications, séparé de la ville par une dénivellation, une saignée, où court actuellement encore un chemin en pente raide. C’est dans la citadelle que Vercingétorix avait établi son quartier général et son poste d’observation : de là son regard s’étendait sur tout le champ de bataille, depuis la montagne de Flavigny jusqu’au Mont Réa et la vallée de Grésigny.

Aux yeux religieux des Gaulois l’acropole d’Alésia apparaissait doublement sacrée, Parce qu’ils y voyaient, avec le dernier refuge de la patrie, un sanctuaire national habité par la présence de leurs dieux : Alisanos, Bergusia, Moritasgus, Ucuetis (6). De cette foi il leur venait une plus grande ardeur à se battre.

César, à peine arrivé, avait fait rapidement, à cheval, le tour des positions ; et il s’était découragé devant ce massif isolé, dominant de 15 mètres les vallées avoisinantes. Place imprenable ! Il y userait son armée en de trop sanglants assauts…

Excellents soldats, ses légionnaires étaient aussi d’endurants terrassiers, très exercés, à qui on pouvait demander d’entreprendre un énorme travail d’investissement.

Et César assoie les camps de ses 50.000 hommes : l’infanterie, sur les Monts Bussy, Pennevel, Flavigny surtout, et Réa ; la cavalerie, au val de Grésigny et vers le pied de Flavigny, à cause de la proximité des rivières nécessaires aux bêtes. Vingt-quatre ouvrages fortifiés de campagne – castellum — jalonnent, tout autour du plateau, le tracé d’une immense ligne de retranchements qui doit étouffer la place forte.

 

 

 

Première bataille de cavalerie dans la plaine des Laumes

 

Les Romains y travaillaient depuis trois ou quatre jours, bénéficiant d’un calme qui surprenair de la part des pétulants Gaulois, quand, par le chemin qui court le long de la saignée entre la citadelle et la ville (du côté du cimetière actuel), ils virent dévaler un flot de cavaliers ; par les portes des murailles complémentaires qui, au Nord-Est et au Sud-Est ( du côté de la ferme des Celliers), abritaient les cantonnements extérieurs (7) de l’armée gauloise, d’autres colonnes de cavalerie accouraient ; elles longeaient surtout les pentes Sud, assez douces, qui se terminent à la vallée de l’Ozerain.

Bientôt ce fut, autour des terrassiers romains de la plaine des Laumes, un tourbillonnement de chevaux qui menaçait de tout engloutir. Tant bien que mal, les Romains se replièrent sur les Castella voisins et sur les camps de Réa et de Flavigny. Les Gaulois se crurent un instant maîtres de la plaine. Ils avaient compté sans la promptitude des réactions de César : il ne fallut pas un quart d’heure aux cavaliers germains pour sauter sur leurs bêtes et accourir sur les lieux.

Une mêlée commença. Voulant appuyer la cavalerie, César fit sortir quelques légions, sans toutefois les engager encore. Surpris, les Gaulois faiblirent et tournèrent bride, pour regagner leurs positions de départ. Mais ils étaient trop nombreux et serrés de trop près. Harcelés par les portes et de plus en plus affolés, ils s’écrasaient aux portes. Bon nombre ne se dégagèrent qu’en abandonnant leurs montures, pour escalader la muraille (8). Vercingétorix perdit encore dans cette échauffourée, massacrés ou démontés, une partie appréciable des cavaliers qu’il avait sauvés de la dernière bataille (9).

première bataille de cavalerie
Première bataille de cavalerie

 

 

La riposte gauloise.

 

Avec son infanterie — 30.000 à 50.000 hommes (10) — le Chef gaulois pouvait encore tenter la bataille qui forcerait peut-être le blocus commencé. Mais c’était s’exposer à des poursuites sans fin, acharnées, par monts et vallées. Un souvenir de chasseur (11) a pu lui traverser l’esprit : il dut revoir l’image fugitive des grands cerfs blessés, que harcèle une meute de chiens et qui, forcés, s’en vont, après une course folle, tomber aux abois et périr déchirés…

A défaut de combat en terrain dégagé, il pourrait du moins tenir quelques semaines dans son refuge, et attendre les troupes que les ordres de levée en masse, lancés trois ou quatre semaines plus tôt, de Bibracte (12), avaient appelées aux armes. Il fallait jeter à travers la Gaule les survivants de ses cavaliers, avec la mission de presser le plus possible cette mobilisation de tout un peuple.

Le lendemain soir, les rassemblant une dernière fois sur le haut-lieu balayé des vents, Vercingétorix parla à ces hommes massés dans l’ombre : « Amis, dit-il, vous allez retourner dans le pays d’où vous étiez venus à mon appel. De votre hâte, à vous qui partez, dépend le salut de ceux qui restent, vos milliers de frères d’armes. Appelez à notre secours tout ce qui a du cœur et de la vaillance, dans les peuples de Gaulle. L’enjeu, c’est notre indépendance à tous. Nous autres, ici, nous sommes engagés à fond. Nous pouvons tenir trente jours : c’est tout ce que permettent nos approvisionnements.

« Si vous ne revenez pas d’ici là avec l’armée de secours, nous périrons tous. Personnellement, je n’ai rien de bon à attendre de César et de sa prétendue clémence ; ce qu’il me réserve, s’il me prend vivant, ce sont des tortures, une affreuse captivité, et puis la mort. Je compte sur votre affection pour moi. Dans une heure, quand vous aurez recommencé à respirer en liberté, ne m’oubliez pas. Rien d’essentiel n’est compromis et la victoire reste possible. Mais faites vite, très vite. Allez, et que nos dieux vous protègent ! »

Dans la nuit, les avant-postes romains durent débordés sur un point faible par la poussée d’une cavalerie surgie des hautes ombres et qui se hâtait, silencieuse, dans les taillis. Les légionnaires du secteur, surpris, ne purent prendre aucune disposition efficace. Le tour avait été bien joué. Et César, aussitôt prévenu, debout devant sa tente, put entendre, dans l’obscurité calme de cette nuit d’août, une sourde rumeur de galops qui se perdait au loin, l’avertissant que la Gaule aux abois lui réservait l’épreuve prochaine de soubresauts redoutables. Il ne dormit plus jusqu’au matin.

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