Une histoire de la résistance française

Un chapitre méconnu

 

Dans le grand livre de l’Histoire, tous les chapitres ne sont pas aussi biens connus les uns que les autres. Il faut souvent la mémoire des hommes, de ceux qui ont été témoins de certains événements, pour compléter notre connaissance d’une histoire pas si lointaine, qui est celle de beaucoup d’entre nous ; la guerre de 39-45 et le rôle de la Résistance.

Sur la Résistance, on a beaucoup dit, beaucoup écrit. Mais on a principalement parlé de la Résistance née au sein des maquis de France et de celle qui s’est constituée à Londres autour du général de Gaulle. Les événements d’Afrique du Nord, constituée à l’époque de départements français, et plus particulièrement la constitution d’une véritable armée d’Afrique du Nord, sont beaucoup moins connus. C’est pourquoi le colonel Gabriel Mignotte, qui fut l’un des artisans de la reconstitution de cette armée, a souhaité, plus de quarante ans plus tard, ajouter sa pierre à cet édifice historique.

 

Les Anglo-Saxons débarquant en Afrique du Nord le 8 novembre 1942 n’arrivaient qu’avec des effectifs insuffisants et non aguerris pour pouvoir s’opposer aux forces de l’Axe. Ils n’étaient que 60.000 environ au lieu des 500.000 qu’avait laissé espérer le représentant du président Roosevelt au cours des entretiens secrets engagés depuis deux ans. Peut-être pensaient-ils que les Allemands et les Italiens n’opposeraient qu’une résistance symbolique, étant trop bousculés par ailleurs.

Les Allemands ne se trompèrent point sur le danger pour l’avenir d’une telle occupation et ils réagirent dès le 10 novembre en dirigeant sur la Tunisie des renforts prélevés en Italie et sur le front de Libye. Mais quand ils voulurent se porter sur l’Algérie, ils eurent la surprise de se heurter dès le 16 novembre à des éléments français équipés sur le pied de guerre, venus appuyer les rares forces stationnées en Tunisie au titre du maintien de l’ordre. C’est qu’en Algérie, une partie des unités consenties par les conventions d’armistice avaient été recomplétées et rééquipées en même temps que d’autres éléments non combattants les remplaçaient dans leur mission à l’intérieur du pays. Tout ceci réalisé en quelques jours.

 

Une mobilisation clandestine

 

Cette rapide intervention française avait été possible grâce à une mobilisation clandestine préparée pendant vingt mois, sous la haute direction du général Weygand, puis du général Juin, selon des directives provenant de Vichy.

L’exécution sur le terrain avait été confiée à trois officiers opérant chacun dans une des trois provinces de l’Algérie et disposant de quelques collaborateurs directs. Ces petits organismes étaient appelés «bureaux d’études». Les membres qui en faisaient partie s’étaient engagés, en ca s d’incident avec les commissions de contrôle ennemies, à endosser la complète responsabilité de leur action. Il s’agissait de couvrir les chefs militaires ayant des commandements pour ne pas donner aux Allemands un motif d’aggraver les conditions d’armistice.

L’un de ces BE, qui avait comme zone d’action la province du Constantinois, était le plus important du fait de sa position géographique derrière la frontière tunisienne : c’était une base normale pour mener le combat contre les troupes de l’Axe envahissant la Tunisie. C’est le bureau d’études sur lequel le signataire de ces lignes peut témoigner.

 

La mission de «bureau d’études»

 

Le chef de cet organe était absolument autonome et ne dépendait d’aucune autorité locale, militaire ou civile. Il ne rendait compte de l’état d’avancement de sa mission qu’au chef qu’il avait à Alger où il se rendait assez fréquemment. Il était assisté de deux adjoints, le capitaine Brandet et le capitaine Laclef, de deux dactylos, Mme Fritchy et Mlle Manière, et d’un secrétaire-chauffeur, un jeune Dijonnais engagé volontaire, André Decombard. Ce sont les seuls personnes qui ont été initiés à tous les rouages de l’organisation constantinoise. Elles avaient été sélectionnées pour leur valeur professionnelle et leurs qualités de discrétion.

Le BE s’abritait discrètement dans une maison isolé où aucun militaire en uniforme ne pouvait être admis, et où les commissions de contrôle ennemies ne pouvaient inspecter, leur compétence ne s’étendant qu’aux bâtiments militaires.

 

La mission de ce «BE» consistait :

 

  • A repérer les réservistes capables de compléter les cadres de la future armée d’AFN s’agglomérant autour du noyau constitué par l’armée dite d’armistice. Celle-ci ne pouvant d’ailleurs être amputée de sa plus grande partie indispensable à ses missions intérieures.

 

  • A recenser et à conserver en état des armes et des munitions dont le camouflage avait d’ailleurs commencé dès la signature de l’armistice.

 

  • A stocker les équipements nécessaires pour les hommes qui seraient rappelés sous les drapeaux.

 

 

 

  • A amorcer l’installation sur le terrain des bases nécessaires pour le ravitaillement en intendance et les moyens de réparation d’entretien des matériels à l’usage d’un corps d’armée opérant en Tunisie.

 

  • A organiser la réquisition des moyens de transport auto de toutes catégories.

 

Pour remplir cette mission, près de cent cinquante correspondants ont été recrutés pour remplir une tâche nettement définie et limitée. C’était certes des officiers d’active mais aussi des réservistes et de civils. Tous s’étaient soumis à la loi du secret. Il n’y eut aucune défection.

 

8 novembre 1942 Le colonel Mignotte (ancien commandant du 27e RI) évoque un chapitre méconnu de l’histoire de la Résistance Française

 

C’est grâce à cette mobilisation secrète, préparée et mise au point en vingt et un mois, décrétée le 13 novembre 1942 à 20 heures – le jour J étant le 14 novembre – que les faibles éléments combattants de l’armée d’armistice ont pu être portés à des effectifs normaux très rapidement.

Sept classes de réservistes ont été rappelées sous les drapeaux (1933 à 1939 inclus). Ce rappel visait automatiquement et impérativement tous les hommes résidant, repliés ou réfugiés en AFN, soit 28.200 sous-officiers ou hommes de troupe, dont 21.600 pieds-noirs. C’est ce renfort qui permit de former le corps d’armée français porté à l’effectif de 66.021 (officiers, sous-officiers et hommes de troupe) qui, pendant deux mois et demi, fut seul à stopper les Allemands en attendant que les Américains pénètrent en force en Tunisie, ce qu’ils n’ont fait qu’au début de février 1943.

La date du 8 novembre, sur laquelle un injuste silence a été fait, marque la résurrection d’une armée française combattante et elle est le prélude à la libération de la France. La mobilisation du 14 novembre est la seule qui, après le désastre de 1940, a contraint des Français, européens et musulmans, à reprendre les armes pour venir au secours de la patrie. Ces hommes ont pleinement rempli leur mission au pris, pour la seule campagne de Tunisie, de 2.715 tués et 8.972 blessés, ils n’en ont retiré aucun avantage particulier : ils n’étaient pas «volontaires et n’avaient pas le choix de leur poste de combat».

Certes, on ne saurait méconnaître le rôle héroïque des combattants de la «France libre» : ceux de Koenig et de Leclerc, qui ont maintenu symboliquement, mais pas sans risques, et d’une manière désintéressée, le drapeau français dans les combats au sein de l’armée britannique. Ceux-là, trop peu nombreux, quelques milliers, méritent la gloire dont ils ont été entourés.

 

Un rôle décisif

 

A partir du 8 novembre 1942, il n’est pas douteux que la victoire de Tunisie, gagnée par les efforts conjugués des alliés et de la nouvelle armée d’Afrique du Nord, et celle de Libye, remportée par les Britanniques avec participation d’éléments de la France libre – la brigade Koenig – ont été à l’origine de l’aube nouvelle d’espoir qui se levait pour notre pays. Désormais, c’est tous confondus que les libérateurs vont poursuivre leur marche victorieuse en passant par la Sicile, la Corse et l’Italie.

Si le 6 juin 1944, date du débarquement allié en Normandie, est fort légitimement monté en épingle, on ne peut omettre le rôle important et décisif d’une armée française qui a débarqué en Provence le 15 août 1944, sous le commandement d’un chef prestigieux, le général de Lattre de Tassigny.

Cette importante force, armée et équipée par les USA à la diligence du général Giraud, réunissait 180.000 Européens d’Afrique du Nord ou évadés de France, 6.000 combattants vétérans de la France libre et 233.000 indigènes musulmans. Ces effectifs avaient été atteints avec de nouveaux rappels de réservistes. Au total, ce sont 176.500 pieds-noirs qui ont été mobilisés d’autorité alors que dans la métropole, aucune mobilisation ne put être décrétée. Heureusement que les combattants volontaires, avec ou sans uniforme, ont afflué. Quoi qu’il en soit, il y a eu, en 1944, 16,4% de la population européenne sous les drapeaux.

Pourcentage qui n’a jamais été atteint en métropole, même en 1914-18.

Ce sont ces libérateurs que les populations de la vallée du Rhône, et en particulier Dijon, ont acclamés. C’était la Première Armée française, celle qui, après avoir atteint Vienne et Berlin, est devenu «Rhin et Danube» pour la postérité.

On ne peut, quand on connaît la vérité, que regretter que les réservistes d’AFN, qui ont été touchés par les rappels sous les drapeaux, n’aient pas été l’objet de plus de reconnaissance : ils n’ont pas droit à la qualité de «combattants volontaires» ou, si c’est impossible légalement, à un titre équivalent qui leur vaudrait un avantage supplémentaire pour recevoir une récompense… sur leurs vieux jours ! Ils ne récriminent pas mais ils conservent un goût d’amertume quand ils comparent avec certains combattants de la onzième heure.

Pour conclure, il suffit de citer un texte du maréchal Juin, qui a assumé la haute direction de la mobilisation clandestine, a pris une large part dans la campagne de Tunisie et a été un des vainqueurs en Italie :

«Ce serait une duperie dont notre pays souffrirait cruellement que d’inscrire l’œuvre de libération au compte d’un seul parti et d’un seul clan. L’esprit de résistance s’est développé sur tous les sols et dans tous les milieux. Si certaines volontés, mues par un instinct national plus fort ou plus impatient, se sont tout de suite déclarées et ont commencé d’agir ouvertement de l’extérieur, d’autres plus silencieuses mais plus attentives aussi, sous la menace du poignard ennemi, à ne pas compromettre irrémédiablement le sort du pays, se sont attachées, en terre française, à refaire des armes et à sauvegarder certaines positions indispensables à la reprise du combat»

Colonel breveté

G Mignotte


Convocation réservistes AFN

Convocation réservistes AFN

 

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