L’ÉDUCATION DE FARAUD

L’ÉDUCATION DE FARAUD

 

 

Il était une fois une maison de campagne, où vivaient beaucoup de gens et de bêtes. Le maître avait plusieurs chiens, car il était grand amateur de chasse ; il les tenait soigneusement renfermés dans le chenil et ne les faisait promener qu’accouplés deux par deux. Cela ne faisait pas des chiens très heureux, mais ils étaient habitués à cette vie-là. Seulement, les jours de chasse étaient leurs jours de fête : le grand air, la poursuite du gibier, la course à travers la campagne les rendaient fous de joie ; et, rentrés au chenil, ils en avaient pour des journées entières à s’entretenir, dans leur langage de chiens, de tous les événements de la chasse, absolument comme leur maître faisait au salon avec ses amis.

Il y avait alors dans le chenil un tout jeune chien nommé Faraud qui n’avait encore jamais chassé. Le vieux valet Denis, qui s’occupait depuis trente ans dans la maison de l’éducation des chiens, assurait que Faraud avait de grandes dispositions pour la chasse ; et il commençait à lui apprendre à rapporter. Faraud trouvait cela très amusant, et sa docilité lui valut beaucoup de compliments et de caresses. Sa mère, la belle Léda, qui était une excellente chienne de chasse, lui parlait déjà de gibier à poil et à plume, et lui apprenait les noms des différentes bêtes auxquelles il aurait affaire par la suite. Faraud l’écoutait très bien et se rappelait tout ce qu’elle lui avait dit ; aussi Léda était fière du savoir de son fils.

C’est très bien d’être savant ; mais ce qui n’est pas bien, c’est d’avoir trop bonne opinion de soi-même. C’est très sot, d’ailleurs ; car, je vous le demande, qu’est-ce qu’un petit chien peut savoir, si d’autres chiens ne lui ont appris ? Ces chiens-là étaient plus savants que lui, puisqu’ils lui ont appris ce qu’il ne savait pas ; et s’il fait l’important, s’il se donne des airs d’avoir trouvé la science tout seul, s’il répète sa leçon à tort et à travers, il se fera prendre, non pour un honnête petit chien, mais pour un perroquet ridicule. Et Faraud était en train de devenir un vrai perroquet. Il parlait de perdreaux et de faisans, d’ortolans et de cailles, de lièvres et de chevreuils, tout comme un vieux chasseur ; et il n’avait jamais vu une seule de ces bêtes-là, même en peinture. Ses camarades les grands chiens le supportaient par égard pour la bonne Léda ; mais ils le trouvaient d’une vanité insupportable, et lui préféraient les autres petits chiens qui ne songeaient encore qu’à jouer et à dormir. Faraud, lui, les méprisait cordialement ; et au lieu de s’amuser avec eux, il allait gravement s’asseoir dans la compagnie des grands chiens, pour écouter leur conversation.

La saison de la chasse revint ; et le maître entra un jour dans le chenil, et ordonna au vieux Denis de tenir prêts pour le lendemain à la pointe du jour les chiens qu’il lui désigna. Léda en était ; et Faraud fut pris d’un grand désir d’accompagner sa mère et de voir une chasse. Il alla frotter sa tête contre la main de Denis et le regarda avec des yeux suppliants. Le vieux domestique se mit à rire.

« Tu voudrais bien venir, toi, n’est-ce pas ? Voyez, monsieur, voilà le petit Faraud qui demande à sa manière à suivre la chasse. Si je l’emmenais ? Il a de grandes dispositions ; cela lui fera une bonne leçon et une bonne promenade.

— Emmenez-le, Denis ; seulement prenez garde qu’il n’effarouche pas le gibier.

— Oh ! il sera sage, monsieur ! Entends-tu Faraud : on t’emmènera, si tu promets d’être bien sage. »

Faraud ne pouvait rien promettre ; mais il se mit à gambader en aboyant joyeusement et à lécher les mains du vieux Denis. C’était sa manière de remercier et de témoigner qu’il était content.

Le lendemain fut un bien beau jour pour Faraud ; pas aussi beau pourtant qu’il l’aurait cru. Car Denis voyant qu’il s’élançait toujours à la poursuite du gibier, faisant lever les perdrix quand il aurait fallu les arrêter, finit par le tenir en laisse. C’était très mortifiant pour Faraud, d’autant plus mortifiant que Denis laissait en liberté un de ses camarades, Turlutaine, qui n’était guère plus vieux que lui, mais qui avait déjà suivi une chasse et qui commençait à savoir son métier de chien.

On arriva sur le bord d’un marais.

« Attention, dit un des chasseurs ; il doit y avoir des canards sauvages par ici. »

Comme il parlait, une bande de gros oiseaux verts et gris, cachés dans les roseaux, s’envola avec un grand bruit. Plusieurs coups de fusil partirent, et l’on vit un des oiseaux tournoyer dans l’air et tomber dans les marais.

« Apporte ! apporte ! » crièrent les chasseurs.

Turlutaine s’élança dans l’eau, nageant vigoureusement, et il atteignit l’oiseau, qui se débattait à la surface. Il l’apporta à son maître.

« Oh ! le beau canard sauvage ! » dit le maître ; et il appela ses amis pour leur montrer son gibier. Turlutaine fut caressé, fêté, complimenté ; ce serait un bon chien de chasse, disait-on, un excellent chien, le meilleur chien de chasse qu’on pût voir ; et ces éloges qu’on faisait de Turlutaine contrariaient vivement Faraud.

Pourquoi ? Parce que, quand on est trop content de soi, on se croit supérieur à son prochain et qu’on devient facilement jaloux de lui ; et Faraud était en train de devenir jaloux de Turlutaine.

Il n’y a rien comme la jalousie pour mettre les gens de mauvaise humeur – et les chiens aussi.

–Faraud trouva tout à coup la chasse ennuyeuse, le temps froid, la promenade désagréable, et, profitant d’un instant où Denis ne faisait pas attention à lui, il tira violemment sur la laisse, qui se rompit, et pris sa course à travers champs.

« Faraud ! Faraud ! » cria Denis. Mais Faraud ne l’écoutait point. « Je m’ennuie, moi ! je suis fatigué, moi ! je veux rentrer au chenil, se disait-il tout en courant. Un canard sauvage ! la belle malice d’aller le chercher dans l’eau ! j’y serais bien allé, moi, si je n’avais pas été attaché. Ce Turlutaine ! tout le monde lui fait des compliments…., j’aurais chassé aussi bien que lui, aussi bien que tous les autres, si Denis m’avait laissé courir. Méchant Denis ! »

Faraud courait toujours, de moins en moins vite pourtant, parce qu’il commençait à se fatiguer. Il ne faisait plus que trottiner quand il arriva devant une ferme. La fermière, une brave femme qui revenait de traire ses vaches, aperçut Faraud.

« Oh ! le joli chien ! s’écria-t-elle. Comme il a chaud ! comme il a l’air fatigué ! Attends, mon pauvre petit, je vais te donner à boire. »

Elle entra dans sa maison et revint avec une grande jatte où elle avait mis de l’eau et du lait. Elle l’a posa à terre et appela le petit chien ; Faraud, qui avait grand soif, se mit à laper tant qu’il put : il trouvait cela excellent. Et la bonne fermière, pensant qu’il avait peut-être faim aussi, cassa de petits morceaux de pain, qu’elle jeta dans son lait ; et Faraud trouva cela encore meilleur.

Quand il eut bu et mangé, il se sentit frais et reposé : il avait bien le temps de rentrer au chenil ! il valait mieux se promener un peu auparavant.

Il se promena, regardant la ferme, les moutons qui revenaient du pâturage, les grands bœufs qui ramenaient une charretée de foin, la grande auge de pierre où une servante lavait le linge, la haute meule de paille, aussi haute que la maison : tout lui semblait étonnant et curieux, à lui qui n’avait jamais rien vu hors de son chenil. Toujours furetant, il arriva à une porte qui n’était pas fermée, mais seulement poussée, et qui donnait de la grande cour dans une petite.

Que pouvait-il avoir derrière cette porte ? Faraud était trop curieux et trop ignorant pour être discret : il poussa la porte et entra.

« Des canards sauvages ! s’écria-t-il triomphant. Ah ! ils sont bien plus beaux que celui de Turlutaine ! et je n’ai pas besoin qu’on m’abatte mon gibier avec un fusil, moi ! »

Il s’élança……. Mais voyez ce que c’est que l’ignorance ! Ce qu’il prenait pour des canards sauvages, le pauvre Faraud, c’était un troupeau d’oies, des vieilles et des jeunes, des grosses et des petites, qui accoururent toutes au secours de celle que Faraud voulait emporter. Il ne trouvait pas déjà la besogne si facile : elle se défendait des ailes, du bec et des pattes, et Faraud commençait à regretter qu’elle n’eût pas d’abord reçu un coup de fusil. Mais quand il vit toutes ces grandes bêtes qui s’avançaient contre lui en sifflant de colère, en déployant leurs larges ailes et en allongeant leurs cous, avec leurs grands becs jaunes ouverts pour le mordre et leurs yeux furibonds, il fut pris d’une telle frayeur qu’il se crut à son dernier jour. Il lâcha sa proie, qui retomba sur ses pattes pour courir après lui, et s’enfuit de toute la vitesse de ses quatre jambes, toujours poursuivi par les oies, qui voulaient être bien sûres qu’il ne reviendrait pas.

Encore s’il eût été au bout se ses peines ! Mais, juste au moment où il quittait si piteusement la ferme, la meute et les chasseurs passaient sur le chemin ; et Faraud fut accueilli par les éclats de rire de ses maîtres et par les aboiements railleurs de ses camarades. Il comprit très bien qu’ils se moquaient tous de lui ; et il s’en vint l’oreille basse se ranger à côté du vieux Denis, qui n’eut plus besoin de l’attacher : Faraud n’avait plus envie de troubler la chasse.

Il n’y eut que sa mère qui ne se moqua pas de lui ; elle était bien trop contente de le retrouver, car elle avait été bien inquiète, la pauvre Léda, de le voir se sauver tout seul, et elle le voyait déjà mangé par les loups. Et le soir, quand tout le chenil fut endormi, elle sut amener tout doucement, à force d’encouragements et de tendresse, son enfant à lui conter tout ce qu’il avait fait et tout ce qu’il avait pensé ce jour-là. Elle lui expliqua que les oies ne sont pas des canards sauvages ; qu’il n’était pas obligé de le savoir, mais qu’on mérite toujours d’être puni quand on a plus de prétentions que de mérite, qu’on se croit plus habile qu’on ne l’est, ou qu’on veut faire semblant de savoir ce qu’on ne sait pas. Elle l’amena ainsi à se repentir de ses torts et à reconnaître sa folie ; et les tendres conseils de sa mère, joints à la peur qu’il avait eut, le corrigèrent si bien que Faraud, qui est aujourd’hui un grand et beau chien, un excellent chien de chasse, aimé de son maître et estimé de ses camarades, est en même temps, avec tous ses mérites, le chien le plus modeste qu’o ait jamais vu.

L'éducation de Faraud
L’éducation de Faraud

 

Evitez dans la mesure du possible, de copier les textes des contes pour enfant, sauf si cela est plus facile pour faire lire vos enfants. Dans ce cas, il serait bien que vous remerciez « l’auteur » dans les commentaires qui à pris de son temps pour recopier ces anciens contes presque introuvables. Merci.

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