Grand absent de Laurent Graff

Grand absent                                                    Editions Le Dilettante

De Laurent Graff                                                2014                                                                                                                

               

Dans la rubrique « insolite », ou « inclassable », celle que je préfère, voici un petit bijou ! Au-delà de l’intention, c’est déjanté, c’est drôle du début jusqu’à la fin !

                

 

Quatrième de couverture :

 

Lumière crue, blanche, coups de projecteur et vues aériennes, langue taillée pour la battue. Grand Absent lance un avis de recherche, fait l’appel, la traque : où est l’humain ?

 

L’auteur :
«Laurent Graff, cet observateur discret, construit tranquillement une oeuvre inclassable et pleine d’humour, avec une légèreté de faux dandy qui la rend follement sympathique. Quelques lignes lui suffisent pour installer un petit monde, avec sa logique et son ton décalé.»

Œuvres :

Editions du Rocher :

–     La vie sur Mars (coll. Le Portique, 2003)

–     Caravane, 1998

 

Editions Le Dilettante :

–       Il est des nôtres, 2000

–       Les Jours heureux, 2001

–       Voyage, voyages, 2005

–       Le Cri, 2006

–       Il ne vous reste qu’une photo à prendre, 2007

–       Selon toute vraisemblance, 2010

 

 

Extraits :

 

Page 35

 

L’homme qui s’était arrêté se retrouve au centre d’un chantier qui visiblement lui est dédié. On a posé sa veste, qui était en train de sécher, sur ses épaules comme sur le dossier d’une chaise. Autour de lui, à présent, les ouvriers entreprennent de casser le revêtement goudronné du trottoir et de mettre à nu la terre. A coups de pioche, ils fracturent le bitume et chargent les morceaux dans une brouette à l’aide de pelles. Ils tracent un cerceau de terre meuble large d’une cinquantaine de centimètres. L’homme qui s’est arrêté est isolé sur une plate-forme de goudron comme sur un îlot. Quand les ouvriers ont terminé, ils rangent leurs outils dans la camionnette avec les panneaux de signalisation et emportent les gravats. Avant de partir, ils remettent les barrières comme elles étaient à leur arrivée, en triangle.

Résultat : 71 morts, 55 blessés, 4 galeries détruites, un magasin fortement endommagé. Le calme revenu, les ouvrières se sont mises aussitôt au travail, sous la garde des soldats. Evacuation des morts et des blessés, déblayage du terrain, réfection des galeries, rétablissement des liaisons. Les couvains, plus profondément enfouis, n’ont fort heureusement subi aucun dégât. La reine, quant à elle, dans sa chambre était à l’abri. Très vite, elle a été informée par un messager que la fourmilière était attaquée. […] « Si je peux me permettre, ma Reine, je pencherais pour l’humain ». D’un revers de mandibule, la reine indiqua au messager la porte.

Grosse conne ! Le messager se retira en balançant les antennes. Pour se reconnaître entre elles et rejeter les intrus, les fourmis utilisent un marquage chimique dorant partagé par tous les membres de la colonie. Mais en plus de cette odeur coloniale, chaque individu possède une identité particulière. Depuis tout petit, Parfum-de-noisette-après-la-pluie a du mal avec la hiérarchie. Il ne supporte pas l’esprit de caste. Par moments, c’est plus fort que lui, il faut qu’il le montre, qu’il le dise, il n’y a rien à faire. Evidemment, ça lui joue des tours.

 

 

 

Page 69

 

La banque Eternité a été fondée dans les années blanches à partir d’une idée simple : survivre à sa mort grâce à son argent. Un produit intitulé Ad vitam aeternam, concession bancaire perpétuelle rémunérée à trois pour cent par an. Le compte est activé après le décès du souscripteur. Les intérêts sont versés en fin d’année. Le client est rassuré. Son argent vivra pour lui, travaillera, fructifiera, grossira, fera des petits… […] In imagine, on fait des calculs, des simulations sur dix, quinze, vingt, cinquante, cent ans. On est content, dans deux cents ans on sera riche ! Ou les sommes initiales sont énormes. On met tout. On ne veut rien laisser, on ne veut rien laisser, on veut tout garder, tout emporter. Plus la somme est importante, plus éternelle est l’éternité, plus sûre est l’immortalité.  […]

Dans la mesure du possible, la banque Eternité cherche à implanter ses succursales non loin des cimetières. Ça conforte les clients. La proximité de la banque et du cimetière crée une interaction, une corrélation positive. Un bureau d’études a établi un rapport détaillé sur la question. Les clients ayant ouvert un compte à Eternité préféreront avoir leur sépulture dans le cimetière le plus proche. Et plus proche il sera, plus confiant sera la souscripteur. L’inverse est valable aussi. Les clients ayant acheté une concession funéraire au cimetière ouvriront plus facilement un compte à Eternité si la banque est voisine. L’argent qui travaille est assimilé à un organisme vivant. Ouvrir un compte à Eternité équivaut en quelque sorte à faire un don d’organe. […]

Des panneaux photovoltaïques reliés à une batterie alimentent en électricité la sépulture. Sur le devant de la dalle est installée une boîte de dialogue. La boîte de dialogue tombale est une riche création. Elle permet d’accéder à l’albumdu défunt. La plupart des défunts composent eux-mêmes leur album de leur vivant. On peut y  mettre tout ce qu’on veut. Notices biographiques, vidéos, photos, textes, chansons. Le visiteur n’a plus qu’à sélectionner dans le menu.

 

Page 75

 

Un centre de recrutement opère une sélection. Les diplômes sont examinés. Les candidats retenus passent une série d’entretiens selon le principe du « parcours du postulant ». les bureaux sont répartis le long d’un couloir et portent des numéros. Les candidats vont d’un bureau à l’autre, obéissant aux indications qu’on leur donne. Les entretiens se succèdent sans répit. Ils durent de cinq minutes à une heure. Les candidats sortent d’un bureau pour entrer aussitôt dans le suivant, parfois retournent avec un examinateur vu précédemment, répondent à des questions déjà posées, puis sont renvoyés ailleurs. Le but de ce procédé a été connu à une époque. On l’applique aujourd’hui sans s’en soucier. Les conclusions sont purement aléatoires, toutefois fermes et définitives. Les recalés passent leur chemin. Les autres reçoivent une convocation.

 

Page 78

Un sujet est donné. Par exemple, les animaux de compagnie. Plusieurs équipes peuvent être sollicitées sur le même sujet. Chacune travaille isolément. Confidentialité et discrétion sont de rigueur. On réfléchit sur la question, on se documente, on s’imprègne ; cette première phase peut être longue. Nombreuses peuvent être les fausses pistes. Jusqu’à ce qu’on tienne quelque chose. Une idée. Une idée venue, surgie. Une divination. Elle s’impose. Résiste aux contestations. S’inscrit dans l’air et les esprits. L’équipe constitue un dossier. Solide. Convaincu. On le remet au directeur. Ainsi fut créé le chien de voiture. Un joli succès. Les équipes méritantes sont félicitées.

Trois ascenseurs desservent les trente étages de la tour. Deux mille kilos de charge maximale chacun, soit environ vingt-cinq personnes. Après calculs, le bureau directeur a estimé qu’il fallait deux heures à l’ensemble des employés pour rejoindre leur poste. Afin d’éviter les queues le matin devant les ascenseurs, on a mis en place un système d’horaires souples et étalés. Une pointeuse biométrique enregistre les entrées et sorties du personnel. L’identification se fait par empreinte digitale. On appose sa main sur le lecteur, un bip confirme l’identification, une voix synthétique souhaite bonne journée, ça prend deux secondes. La pointeuse biométrique offre d’autres services, comme l’horoscope du jour, la prise du pouls, la détection de verrues. La surface sensible est autonettoyante, rien à craindre.

 

Page 82

 

Le ménage est fait tous les jours après fermeture des bureaux. Trente agents d’entretien entrent en action. Ils bénéficient d’un équipement performant : aspirateur, lessiveuse, lustreuse. L’agent d’entretien devient conducteur de machines. Les machines ont un petit défaut. Elles ont du mal à aller dans les coins. Un bouton, un bouton de chemise arraché lors d’une friction et tombé dans la cabine d’ascenseur est là depuis trois mois, réfugié dans un coin, blotti dans l’angle, résistant à l’aspirateur et à la brosse lustreuse. Il mesure un centimètre tout au plus. En matière plastique, avec quatre trous. De couleur bleu clair. Les employés de la tour portent tous des chemises bleu clair. Question d’harmonie.

 

Page 118

 

Quarante pour cent des objets trouvés sont réclamés. Généralement dans les jours qui suivent leur consignation. La procédure est simple un comptoir accueille les réclamants. Prendre un numéro au distributeur. Le temps d’attente n’excède pas une heure. Il est de bon ton de s’asseoir pour patienter. Une rangée de sièges est à disposition. Les numéros sont appelés au micro. Non pas dans l’ordre, mais au hasard, pour ne favoriser personne. Ils sont tirés au sort. Il y a rarement plus de dix numéros en compétition. Il se trouve parfois des malchanceux. Leur numéro ne sort pas, rien à faire. Dans ces cas-là, il est conseillé d’en changer. Ne pas s’obstiner. Le nouveau numéro sera plus heureux. Retourner s’asseoir.

On s’adresse au même comptoir pour les objets trouvés et les humains perdus.

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