Rome en un jour

Maria Pourchet a un talent incroyable pour nous faire partager l’inexorable montée vers le débordement, des ressentiments engrangés au fil des années par les membres d’un couple. Le mécanisme de cette détérioration est finement observé, il est superbement mis en scène au travers de deux huis clos jubilatoires, celui de l’appartement du couple et celui de la salle de réception (où sont amenés à séjourner des invités qui tous ne se connaissent pas, mais connaissent le couple, ce qui donne le point de vue extérieur de la situation par effet de miroir). A lire et  relire : c’est intelligent, efficace et drôle à chaque page !

Rome en un jour                                             Editions Gallimard

                                                                           2013

                                                                                              978.2.07.014216-3

Maria Pourchet                                                                 lu en septembre 2013 *****

Quatrième de couverture :

« Paul était devant le poste, à mille lieues d’envisager qu’on pût lui réserver un anniversaire surprise fin juin à lui, natif de février… »

Sur le toit-terrasse d’un hôtel parisien, en attendant qu’on leur serve quelque chose à boire et que Paul apparaisse au bras de Marguerite, les invités prennent possession des lieux. Peu à peu, la soirée dérive loin du projet initial.

A l’autre bout de la ville, Marguerite tente en vain de convaincre Paul de sortir sans dévoiler la surprise. C’est le début d’une guerre dont les proportions vont bientôt leur échapper à tous deux.

Maria Pourchet explore le fonctionnement d’un couple contemporain, les origines de son désastre mais aussi l’étendue des solitudes, chacun tentant d’échapper à l’autre, à la vérité, à lui-même. On rit à chaque page…non sans un certain effroi.

L’auteur :

Maria Pourchet est née en 1980. Elle vit et travaille à Paris. Son premier roman, Avancer, a paru en 2012 dans la collection « Blanche ».

Extraits :

Page 77

Qui c’est ? dit Benoît, désignant un large type bronzé arrivant à grandes foulées sur le groupe. Le genre de baraque intimidante, développé du trapèze et qui se fout de votre opinion, au moins assez pour porter, sur des sandalettes en cuir, un jean hors d’âge roulé à mi-mollets ainsi qu’il est d’usage de le préserver pour aller aux moules et sur lequel on avait manifestement essuyé un pinceau de gouache blanche. Coiffant tout cela, un blond cendré dénotant de solides gènes vikings, des yeux assortis à l’atlantique, une chiffonnade de chanvre pour chemise, et aux poignets la quantité de bracelets, métal ou fils de couleurs, qui signales les affranchis. Le genre à faire de la voile mais aussi des investissements fonciers ainsi que, peut-être, en dilettante, de la peinture non figurative. Le genre à déchaîner chez les femmes des sentiments contrastés, maternels ou ancillaires, le genre qui donne envie de s’attarder. La preuve, dix lignes pour ne rien dire à propos de ce personnage totalement secondaire au passage, inutile d’espérer.

Page 80 Appartement de Paul et Marguerite

–          Pauvre petit enculé.

C’est Marguerite qui vient de le dire et, vu la situation, c’est encore très modéré. Paul ne répond rien, laissant la parole au consultant sportif qui regrette l’absence sur le terrain d’un joueur qui aurait fait la différence dans le un contre un. Par exemple Albouy, présentement suspendu. Et à propos d’Albouy, s’il peut se permettre une remarque, neuf semaines de suspension pour un plaquage cathédrale, c’est très exagéré, on perd la mesure, on fait de plus en plus dans la répression.

Pauvre petit enculé, répète Marguerite car parfois sur Paul les insultes ne portent pas du premier coup.

Tandis que nous étions présentés à l’affolant patron de l’hôtel, Marguerite avait eu des paroles maladroites. Commentant les liens, pas toujours clairs, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’établir entre l’accès de Paul à l’emploi, leur accès à la propriété et son accès à la maternité, elle avait un peu insisté sur ce travail que Paul n’avait su conserver. Et ensuite sur tous ceux qu’il n’avait su prendre. Elle les avait évoqués un à un, rappelé les excuses que Paul avait trouvées innovant chaque fois pour échapper au salariat, ou simplement à la rémunération. C’était trop loin, c’était trop peu, tel employeur avait mauvaise réputation, tel autre était sous alerte financière, untel avait la poignée de main humide. Les occasions que Paul ne voyait pas arriver, les offres qu’il ne sentait pas, les gens dont il se méfiait, les gens dont il était sûr qu’ils se méfiaient. Toutes les proies lâchées pour autant d’ombres, pas même des ombres, des fantasmes.

Sans vouloir prendre parti, c’est vrai que Paul est un peu comme ça. Ce qui avait été présenté l’an dernier comme un nécessaire épisode introspectif avait pris désormais valeur de mode de vie : Paul ne trouvait de solutions que pour les déclarer inadéquates le lendemain, épuisant chaque jour les programmes télévisés au motif de réfléchir à son statut dans notre société et à ceux de sa future entreprise. Mettez-vous à la place de Marguerite.

Paul avait alors demandé à celle qui se disait sa compagne quelle idée elle se faisait des devoirs attachés à pareille condition ? Soutien, réconfort et autres subventions, pour rappel. Et quel plaisir pervers pouvait-elle bien prendre, non vraiment ça l’intéressait les mécanismes du plaisir chez Marguerite, à l’énoncé de ses échecs ? D’autant qu’elle ya avait sa part de responsabilités, regardons les choses en face. Tu es gonflé, je trouve, s’était élevée Marguerite, se paraphrasant aussitôt : tu ne manques pas d’air, Paul, j’espère que tu t’en rends compte. Sur quoi Paul l’avait invitée à interroger sa conscience, à défaut de sa mémoire, elle ne l’avait jamais encouragé, jamais, et voilà le résultat.

Marguerite avait conjuré Paul de ne pas inverser les rôles. C’était lui qui cultivait sa propre faillite afin d’en accuser l’entourage, démarche qu’elle voulait bien lui pardonner puisque s’apparentant à l’automatisme chez tout flemmard qui se respecte. Quant au défaut d’encouragements, elle n’était pas sa mère, et, en attendant, il pourrissait sur pied dans son jogging.

–          A l’époque où je t’ai rencontré, j’avais imaginé autre chose, avait-elle résumé, désignant en vrac, dans un geste circulaire et déçu, Paul, son jogging, les désillusions, le téléviseur.

Paul avait dit que  lui aussi.

Elle lui avait, ah oui quoi ?

Qu’il avait imaginé une femme. Vivante, baisable. Aujourd’hui, il avait une planche, si quelqu’un s’était fait rouler, c’était lui.

Page 108

Est-ce la sonorité, est-ce le sens, certains mots nous répugnent et nous ne saurons jamais pourquoi. Sinon que cela cache quelque chose de plus grave, ce qui comme interprétation vaut pour tout. Ainsi selon l’IFOP le terme « tartre » atteindrait le Top 10 des vocables insupportés. Chez Paul, par exemple, c’est le mot « râpé ». Ce n’est pas tant le terme que la substance flétrie qu’il désigne, pas tant le phonème que l’aspect blafard de la chose, ce n’est pas l’accent circonflexe qui le dérange dans ce mot mais tout ce qu’il fait surgir : des images de toile cirée, de pâtés de foie sous vide, de ronds de serviette, de café soluble, de verre à moutarde, de paires de claques, d’assiettes jaunies en Arcopal avec au milieu le coquelicot délavé.

–          Le râpé, s’il te plaît, reformule Marguerite, car elle a omis le mot magique.

Nous pourrons témoigner que Paul s’est dans un premier temps contenu. Il a mis toutes ses forces à ne rien dire, à se diriger vers le réfrigérateur, à saisir du bout des doigts l’immonde petit sachet zippé de pelures  d’emmental industriel.

Il voudrait ne pas observer Marguerite les répandre sur les pâtes déjà tièdes, il voudrait se tenir très au-dessus de cette débauche, mais voyez-vous ça ne fond même pas. Ca pue, ce sera froid en bouche, mais comment peut-on. Paul a vécu cette scène tant de fois. Il l’a traversée tant de fois. Il vit avec ça tel qu’avec le reste, avec une femme dont le vocabulaire intègre le mot »râpé » et qui en consomme comme si c’était normal. Si encore elle le râpait elle-même, une râpe et un morceau de gruyère ça peut se trouver, merde. Il lui a déjà dit tout ça, elle le sait. Alors pourquoi lui a-t-elle tendu le sachet en lui disant, tu en veux aussi toi, du râpé ? Troisième occurrence.

N’en tenons pas rigueur à Marguerite, elle venait de vivre une soirée difficile, elle commençait à se relâcher. Le relâchement est à l’origine de bien des maladresses. N’en tenons pas rigueur à Paul non plus. Certains sentiments, parce que trop longtemps contenus par les conditionnements sociaux et la règle comportementale, sont susceptibles de se manifester de manière inopinée dans un mouvement aussi souverain que destructeur, avec une intensité d’expression tout à fait inhabituelle. Tout ça pour dire que Paul a repris le sachet et l’a envoyé valser. Que sur son élan, avisant le petit tas de râpé qui figeait en sournois au sommet de l’assiette de Marguerite, il a aussi envoyé valser l’assiette. Le fait que Marguerite se soit trouvée juste derrière et qu’elle manquât être coiffée de son contenu n’est pas un élément que Paul a eu le temps d’anticiper. Le sentiment, quand il se libère, ne prévient pas.

Page 125

Le mieux eût peut-être été de ne pas lui ouvrir à Sabine. Mais Marguerite n’a pas réfléchi. Elle était dans l’entrée, elle a entendu sonner, elle a saisi la poignée, elle a ouvert. C’est pavlovien.

Découvrant Sabine, elle pense eh merde et voudrait refermer. Mais déjà Sabine a aperçu le désordre des traits de Marguerite, de son maquillage, celui de sa chevelure, bon ça à la rigueur, et surtout Paul à l’arrière-plan. Cette tête de fou qu’elle ne lui connaît pas et ce coup de griffe au-dessus de l’œil. Constatant qu’elle dérange, Sabine entre très vite. Mais qu’est-ce que vous faisiez, vous faites peur à voir, qu’est-ce qui se passe ici ?

A partir de là, il s’agit de faire comprendre à Sabine qu’elle est de trop sans rien laisser deviner de la nature des événements. Ce qui n’est pas chose aisée avec des femmes de la trempe de Sabine qui déjà retire sa veste, pose son sac à main, s’implante, prête à servir de médiateur impartial et bienveillant.

–          Racontez-moi qu’elle dit, on peut fumer déjà chez vous je sais plus, qu’elle dit en s’allumant une Vogue, vous avez un cendrier, oui, non bougez pas je vais bien trouver un truc dans la cuisine, mais c’est quoi ce bordel vous vous êtes battus avec du gruyère ? et la voilà qui pouffe en dispersant ses cendres sur le sol, comme il convient quand on est à l’aise dans la cuisine des autres. Alors ?

–          Non, dit Paul

–          S’il te plaît, Sabine, dit Marguerite.

–          Donc vous vous êtes battus avec du gruyère, conclut Sabine qui en a vu d’autres. C’était quelque chose de sexuel ? se renseigne-t-elle, alors qu’elle sait bien la peste. Paul éclatant d’un rire curieux et considérant méchamment Marguerite, Sabine en tire d’autres conclusions, toujours plus satisfaisantes, se sent débordante d’amitié ? Racontez-moi tout, réclame-t-elle, afin d’être en mesure de le faire elle-même dans deux jours au bureau. Paul, regarde-moi, mais tu es blessé ?

–          Non, dit Paul

–          Sabine, répète Marguerite avec un geste hiérarchique vers la porte

–          Paul, qu’est-ce qui s’est passé, raconte-moi, mon loup ? susurre Sabine dont il faut dire qu’elle est une de ces célibataires invasives, toujours à compenser en familiarité avec les maris des autres.

–          Sabine, s’il te plaît tu rentres chez toi, prie Marguerite, beaucoup plus ferme.

–          Raconte-moi, mon loup, ça ne va pas, c’est quoi cette vilaine marque ? et cette vilaine barbe ?

Et la voilà qui caresse la joue broussailleuse de Paul avec des airs de traînée à s’en faire coller une par Marguerite. Laquelle ayant des réflexes plus bourgeois préfère empoigner la visiteuse par le bras parce qu’elle aurait continué, c’est sûr, et à la fin il aurait fallu l’abattre à coups de revolver, matériel dont on ne dispose pas, du reste. Elle la tracte comme ça jusque sur le paillasson, au revoir, à lundi.

–          Bon d’accord mais pour l’anniversaire, je leur dis quoi ? a le temps de laisser choir Sabine, avant de disparaître derrière la porte que Marguerite lui claque à la figure.

–          Quel anniversaire ? demande Paul.

–          Le tien, répond Marguerite, vu que ça n’a plus aucune importance. C’était une surprise.

La surprise ce fut le pompon. L’ultime et paroxystique expression du mépris de Marguerite envers Paul parce que Paul déteste les surprises et que Marguerite devrait être la première à le savoir. Dix ans qu’il lui rappelle, invariablement à J-20 de son anniversaire, pitié pas de surprises. Et dix ans après, exactement trois moi après son anniversaire, « après », notez la perversité, madame vous balance « surprise ». Incroyable. Et ça te fait rigoler ?

–          Non, dit Marguerite, c’est nerveux.

Par la suite, Paul a tenté de faire admettre à Marguerite que cet anniversaire n’était que provocation, pure cruauté. Il a voulu savoir s’ils en étaient vraiment là, à la cruauté gratuite. Marguerite lui a proposé d’aller se faire voir. Paul a répété qu’il ne fallait pas le tenter. Marguerite a répondu je ne sais plus quoi. Mon Dieu ça ne cessera donc jamais.

Prix Erckmann-Chatrian 2013 remis à Maria Pourchet : « Un encouragement à continuer« .

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